EDF entre les mains de Bruxelles

« EDF reste un groupe intégré. Je ne m’inscris à aucun moment dans une autre solution » a affirmé aujourd’hui Jean-Bernard Lévy à l’occasion de l’inauguration de la centrale hydroélectrique Romanche Gavet.

Cette intervention suffira-t-elle à rassurer les syndicats quant à l’avenir de l’Électricien français ? Rien n’est moins sûr alors que la branche mines et énergie de la CGT publie un communiqué appelant « le personnel et les élus de la Nation à exiger un véritable bilan de la déréglementation du secteur énergétique et un projet d’avenir (avec le programme progressiste de l’énergie porté par la FNME-CGT) pour le service public de l’énergie et non son bradage et sa liquidation par découpe d’EDF et dislocation de cette belle entreprise ».

Hercule, une réorganisation insuffisante pour Bruxelles ?

Il faut dire que les syndicats n’ont pas manqué de réagir suite aux révélations du média Reporterre qui dévoilait le 8 octobre une note de l’Agence des Participations de l’Etat (APE) : ce document, daté de mai, indiquait que « l’option privilégiée » par la Direction générale de la concurrence de l’Union européenne allait plus loin que ce que le gouvernement français avait évoqué avec le projet HERCULE. Selon l’APE, il s’agirait de créer « une société holding EDF sans rôle opérationnel, n’exerçant ni contrôle ni influence sur ses filiales et ne percevant pas de dividendes, ceux-ci étant directement versés aux actionnaires de la holding ».

Pour mémoire, le projet HERCULE vise à séparer EDF en deux entités : sous une bannière « Bleu », entièrement nationalisée, seraient regroupés  le nucléaire, les barrages hydroélectriques et le transport de l’électricité (RTE) tandis que EDF « Vert » rassemblerait Enedis, EDF Renouvelables, Dalkia, la direction du commerce, les activités d’outre-mer et de la Corse. EDF « Vert » serait introduit en bourse à hauteur de 35 %.

Le document produit par l’APE remet en cause ce schéma avec la séparation de l’Énergéticien en 3 entités : dans ce nouveau scénario un 3ème pôle nommé Azur accueillerait l’hydraulique.

La réforme de l’ARENH dans la balance

Pourtant, la France doit absolument trouver un terrain d’entente avec Bruxelles sur la réorganisation d’EDF si elle veut pouvoir réformer les modalités de l’ARENH (le dispositif actuel expirant en 2025).

Une réforme réclamée par EDF qui souhaite rebattre les cartes de l’accès réglementé au nucléaire qu’il juge inique en l’état , avec un prix (42 €/MWh) qui le laisserait dans l’incapacité de garantir ses coûts de production, d’assurer la sûreté de ses centrales ni de de se rémunérer.

Mais la Commission européenne semble peu encline à abonder dans son sens, du moins sans contrepartie, envisageant la réforme comme une « aide » d’une telle « ampleur » qu’elle nécessite « des modalités d’indépendance particulièrement poussées afin d’éviter que le soutien au nucléaire régulé ne profite d’une quelconque manière aux autres entités » d’EDF, notamment les entités Commerce et hydraulique. D’où l’évocation de la création d’un EDF Azur.

C’est sans surprise que l’hydraulique est visé, le sujet faisant lui aussi l’objet d’un contentieux depuis 2014 entre la France et la Commission Européenne qui reproche à l’Hexagone de ne pas respecter les règles de mise en concurrence sur le marché de l’énergie hydraulique.

EDF exsangue, l’Etat sous pression

Jusqu’à la fin de l’année les négociations vont aller bon train (« Ils ont fixé l’objectif d’aboutir à un accord d’ici à deux mois. » a rapporté aux Echos une source proche du dossier).

L’Etat français sait que le temps presse. La dette financière brute d’EDF se montait à 61 milliards d’euros à la fin de l’année 2019 alors qu’il lui est nécessaire de trouver les moyens de financer des dizaines de milliards d’investissements, notamment dans le nucléaire, dans les années à venir.

Or, la situation s’est encore dégradée, la pandémie ayant entraîné tout à la fois une baisse de la demande et des prix de l’électricité, sans compter les diverses opérations de maintenance sur les centrales nucléaires qui s’accumulent…

Nombre d’observateurs estiment qu’à ce rythme le ratio dette sur Ebitda sera dépassé de de 2,7 fois fin 2020 : si ce pallier est atteint, les agences de notation marqueront le coup par une dégradation du groupe qui verrait augmenter sensiblement le coût de ses emprunts. Pour éviter une telle situation, l’Etat, actionnaire à quasi 85 % d’EDF, devrait aller recapitaliser en urgence son champion de l’électricité.